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Les mémoires d'un âne

par P. Huteau


chapitre IX    premiere partie

Première permission depuis le débarquement en Provence

en mars 1945

"C’est d’Aubernay, où plus exactement de Krautergersheim (à une vingtaine de km au sud-ouest de Strasbourg) que je devais partir en permission. J’aurais bien du mal à vous d’écrire les sentiments qui m’étreignaient quand je me hissais dans le G.M.C qui conduisait les permissionnaires à Strasbourg où ils prenaient le train pour Paris ; si je ne pus m’empêcher d’admirer les paysages enluminés par un printemps hatif je n’en trouvai pas moins notre express horriblement poussif et ne manquai pas de pester aux lenteurs de manœuvres nécessitées par les ponts hativement reparés. Par hasard (je prefère conserver cette pensée) de circonstances malheureuses nous débarquames à cinq heures du matin à la gare de la Bastille. De rares employés sommeillant se balladaient sur les quais sans nous porter la moindre attention. Le chemin que nous dûmes parcourir, accablés par le poids de musettes et de sacs marins remplis de vivres que nous avions économisés pour nos familles nous parut interminable. J’avoue que je me retrouvai bien emprunté, dans la cour de départ de la gare d’Austerlitz où j’avais été directement enregistrer mes bagages pour Tours, les mains vides devant ce Paris endormi, si différent de celui de mes rêves. L’accueil que je reçu de ma famille, à Tours, me fut aussi une grande déception Certes l’on ne me fit pas grise mine, mais au-dessus de toutes les manifestations d’affection qui me furent prodiguées semblait régner un tel plaisir de recevoir à profusion des cadeaux rares, une telle gloriole de m’exhiber aux voisins comme un oiseau rare et un tel souci de se plaindre des misères passées de l’Occupation, que je ne pouvais m’empêcher de songer que ce que je venais de faire n’avait aucune valeur. Peut-être n’aurais-je pas été plus mal reçu si j’étais revenu du front soviétique riche de pillage sous l’uniforme allemand ?

En ville, où je tentai de retrouver d’anciens camarades de classe, mon opinion ne se modifia pas. Les seules connaissances que je  rencontrai étaient soit en uniforme d’officier F.F.I. et osant pour certains me féliciter avec condescendance de mon galon de sergent ou de ma croix de guerre toute neuve, soit en civil m’expliquant franchement que l’armée n’offrait pas suffisamment d’avantages pour qu’ils se permettent d’abandonner leurs études ! J’appris pourtant que quelques uns de mes amis avaient été martyrs de la Résistance, où avaient rejoint l’armée française en Alsace depuis la Libération. En bref, je pense pouvoir avancer comme exact les chiffres d’une dizaine de jeunes gens évadés de France de 1942 à 1944, d’une quinzaine engagés dans des unités combattantes depuis la Libération, et de trois authentiques héros de la Résistance sur environ deux cents jeunes gens de ma classe que je connaissais personnellement. 14%, je ne sais si la proportion fut plus élevée pour toute la France, pour moi c’était la consécration de la lâcheté dans laquelle se vautrait une grande part des Français depuis vingt ans.

Dégoûté d’être considéré comme un chien savant et redoutant une esclandre avec des porteurs d’uniformes galonnés outrancièrement, trois jours après mon arrivée à Tours, je reprenais le train pour Paris, décidé à rompre avec tous les pusillanimes que j’avais pu connaître, et espérant bien m’amuser comme je l’aurais fait à Alger ou à Casablanca, en étranger. A Paris, je retrouvai un de mes compagnons de combat (Guy Silny) qui y avait sa famille. C’est par lui qu’un jour je me laissais entrainer dans une vente de charité dont sa sœur tenait un stand. A cette réunion, fort courue en raison de la rareté des denrées que l’on pouvait s’y procurer légalement, je fis connaissance d’une jeune fille, Lucette Dubois, institutrice libre dont la conversation me charma. Nous convîmes de nous écrire pour échanger nos impressions sur Paris, et sur le front. Le parrainage des combattants étant fort à la mode, ma correspondance se sacra : ma marraine puis par la suite ma fiancée et mon épouse, mais comme aurait écrit Kipling, ceci est une autre histoire …

Le 31 mars, je reprenais le train à la gare de l’Est pour rejoindre Strasbourg. Avant mon départ en permission j’avais confié le commandement de la Jeep 41.3.909 à mon conducteur qui avait été nommé caporal chef (nom ?) à la fin de la campagne d’Alsace.

Je ne reprendrai donc pas le journal de la Jeep pour narrer la suite des évènements et je le remplacerai par les lettres assez régulières mais moins fidèles que des comptes-rendus que j’envoyais dès cette époque à mademoiselle Dubois. Pour en faciliter la compréhension et en assurer la liaison je noterai succinctement le déroulement des opérations militaires d’après les cartes et ordres que j’ai conservés ainsi qu’avec l’aide de l’Histoire de la 1ère armée du Général de Lattre de Tassigny".

suite chapitre IX 

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